vendredi 3 avril 2020
ParisV - En Attendant L'apocalypse
Lorsque les ombres
s’allongent
Je reprends le goût têtu
Des solitudes qui rongent
Et des ivresses qui tuent
J’aime errer le jour
entier
Dans les avenues humides
Parmi les foules livides
Qui passent les yeux
baissés
Et lorsque le ciel se
zèbre
De traînées aux couleurs
fades
J’aime cet éclat malade
Et ces clairs-obscurs
funèbres
J’aime le jade et le
gypse
L’élégance désuète
Et sous les ciels de
tempête
Attendre l’Apocalypse
Et encore et toujours
j’aime
Regarder l’ombre tomber
Dans un salon enfumé
Sur un fond de requiem
J’aime dans le soir
maussade
Boire les gorgées
terribles
De la plus sainte des
bibles
Celle du marquis de Sade
J’aime le jade et le
gypse
Les longs cortèges
blafards
Et j’aime au fond d’un
boudoir
Attendre l’Apocalypse
Certaines fois, je traîne
en fin d’après-midi
Mon éternel ennui sur les
bords de la Seine
Et mes nerfs déréglés
m’offrent le carnaval
D’atroces bacchanales
De couples de mariés à
visages de macchabées
D’escadrons de rats
volants aux ailes d’éperviers
D’immenses chrysalides
accouchant de monstres sordides
Des grands serpents de mer
morts-nés
Et de morts à peine
exhumés
J’aime aussi ces nuits
impures
Où l’on brocarde son
âme
Offrande belle oh infâme
Sur l’autel des sept
luxures
J’aime les poisons
violents
Et les extases lugubres
Les voluptés insalubres
Orgies de chair et de sang
J’aime le jade et le
gypse
Et les beautés d’agonie
Et puis le plaisir exquis
D’attendre l’Apocalypse
J’aime enfin les arbres
pâles
Et qu’une brise glacée
D’un grand coup vienne
effacer
Le goût de ces saturnales
Et que j’aime alors
sombrer
Dans un sommeil
léthargique
Plein de songes
névrotiques
Et d’images déformées
J’aime le jade et le
gypse
La splendeur des grands
déclins
J’aime du soir au matin
Attendre l’Apocalypse
ParisV - En disgrace
La Place Blanche était
rouge
Sous le cuivre des rayons
Couvrant la mer de béton
D’une nouvelle aube
louche
Lui, assis le dos au mur
Attendait sans savoir quoi
Fixant les grandes parois
Surfaces vides, angles
durs
Près de lui, un cendrier
Posé à même le sol
Et toujours le même bol
Rempli du même café
Et toujours la sale envie,
comme Ian Curtis
De filer se pendre dans la
cuisine
De sentir la chaise qui
glisse
L’étreinte qui se
resserre autour de l’échine
Ou d'aller noyer ses
dernières haines
Tout au fond de la Seine
Ou d’aller noyer ses
dernières haines
Tout au fond de la seine
Il est resté dans la
turne
Par peur ou par lassitude
Ou tient à ses habitudes
Et la survie en est une
Les plus parisiens des
spleens
Deviennent comme le reste
Un luxe un peu indigeste
Parmi tant d’autres
routines
Et ou s’y fait sans
entrain
Comme à un deuil sans
tristesse
Une mauvaise maîtresse
Ou un trop bruyant voisin
Alors on laisse filer les
mois, les années
Les dernières chances de
s’en tirer
S’imaginant être lucide
En se faisant tout seul un
chantage au suicide
L’une après l’autre,
coule les semaines
Comme l’eau de la Seine
Et comme tout ça
Malgré nous nous ennuie
On se fustige sans répit
Et comme tout ça
Malgré tout nous tracasse
On se tient soi-même en
disgrâce
ParisV - Les décadents
Dandys désabusés en
complets émeraude
Qu’un gilet vert de
myrte rehausse de soie
Comtesses décaties dont
le fard qui s’érode
Fait entrevoir l’appel
pressant de l’Au-delà
Filles de music-hall,
égéries d’un hiver
À qui les feux de la
rampe ont communiqué
Cet éclat maladif des
mauvaises lumières
Reflet cadavérique aux
teintes faisandées
Ils hument lentement les
tabacs les plus fins
Dans des fume-cigarette
étrangement longs
Ils aiment Paul Adam,
Rachilde, Jean Lorrain
Rodenbach, Rollinat et
Rémy de Gourmont
Tous fœtus avortés d’un
siècle pourrissant
Les nerfs usés par ses
effluves délétères
Le cerveau détraqué des
derniers décadents
Ne s’émeut plus que de
plaisirs crépusculaires
Femmes dont la beauté
inhumaine et diaphane
Est un peu ternie par la
morphine et l’opium
Erotomanes mais surtout
éthéromanes
Elles vont à l’orgie
comme à un Te Deum
Poètes oubliés pour
n’avoir rien écrit
Cultivant le panache avant
d’avoir la plume
Monomanes n’ayant pas
trouvé leur manie
Des Esseintes ratés que
le pavot embrume
Névrosés insomniaques,
bouquets de chloroses
Noctambules par la simple
force des choses
Vierges blanches et pures
sorties du couvent
Venant au sacrifice une
prière aux lèvres
Putes syphilitiques aux
gestes traînants
La bouche consumée par le
vice et la fièvre
Jeunes gens élégants à
la face trop glabre
Les yeux ardents de
quelque rêverie macabre
Puis dans la pénombre
quelques êtres larvaires
Se tenant en retrait,
blanchâtres et calcaires
ParisV - Les dieux s'ennuient
Amis, que le festin
commence
Une jeune et fraîche
naïade
Dans l’immense plat de
faïence
Gît sur un doux lit de
salade
Que vos longs couteaux
d’argent fin
Tranchent la chair encore
vivante
Tirant d’un sommeil
enfantin
Notre demoiselle indolente
Et puis plongez à pleines
mains
Au cœur des entrailles
fumantes
Que la mort nous enivre,
absinthe parfumée
Que le diable nous livre
ses plus beaux secrets
Passons à présent au
fumoir
Et affalons nos corps
débiles
Sur des canapés Modern
Style
Tendus de velours vert et
noir
Prenons ces pipes
allongées
Gravées d’obscénités
étranges
Et comme sur les bords du
Gange
Que tombe un brouillard
parfumé
Dont les corolles opiacées
Frisent de délicates
franges
Que la mort nous enivre,
divine rosée
Que le diable nous livre
ses plus beaux secrets
Plongeons enfin sans coup
férir
Mornes rêveurs, pantins
fantoches
Dans le Léthé d’âpres
débauches
Où pourront nos vieux
nerfs pourrir
Buvons les beautés
corrompues
D’anges aux charmes
équivoques
Rebuts malades d’une
époque
Où le fard coule sur le
pus
Et puis affaissons-nous,
repus
Dans nos élégantes
défroques
Paris Violence - Confession D'Un Opiomane
Écartant les rideaux de
pourpre
Et les lourds verres
translucides
Par la fenêtre qui
s'entrouvre
Il hume la campagne humide
Sur une console d'ébène
Brillent les reflets
cristallins
D'une carafe à moitié
pleine
De cet élixir opalin
Consume-moi, divin liquide
Rallume un peu mon regard
vide
Hurlait l'âme tourmentée
D'un opiomane anglais
Puis lorsqu'à ses lèvres
brûlantes
Il porte la précieuse
coupe
Dans sa conscience
chancelante
Les sons et les couleurs
chaloupent
Des temples vacillants
s'effondrent
Dans l'incendie qui
étreint Rome
Et leur fracas immense
gronde
Sous les doux flots du
laudanum
Apaise moi, divin liquide
Ranime ma face livide
Hurlait l'âme tourmentée
D'un opiomane anglais
Une armée sombre en rangs
serrés
S'ébroue sous un ciel
vermillon
Des nuées aux franges
dorées
Lentement couvrent
l'horizon
Parmi l'incandescent
carnage
Au coeur du brasier
flamboyant
Soudain se lève un doux
visage
Mi-éperdu, mi-souriant
Epargne-moi, divin liquide
Eteins ce cauchemar
morbide
Hurlait l'âme tourmentée
De Sir Thomas de Quincey
Et le nuit tombe encore,
baignant la lande immense
D'un silence de mort
Qui résonne en nappes
d'absence
D'immenses De Profundis
S'élèvent du coeur des
ténèbres
Les astres un à un
pâlissent
Et prennent un éclat
funèbre
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